Les Jeunes Ne Sont Pas Trop Fâchés Avec La Politique

Jeans-Louis Auduc : Si je prends la situation française, celle que j'ai essentiellement étudiée, l'écart provient avant tout

d'une différence qui se construit dès 5/7 ans concernant le rapport à l'écrit et à la maîtrise du langage. Ce n’est pas d’allergie à la lecture qu’il faut évoquer, mais de difficultés d’entrer pour le jeune garçon dans le « métier d’élève », dans la tâche scolaire, notamment dans l'acceptation de la correction d'un travail.

Compte tenu des stéréotypes fonctionnant encore dans les familles et dans la société, les filles qui effectuent très tôt de nombreuses des petites tâches à la maison, à l’inverse des jeunes garçons, savent mieux maîtriser les différentes composantes des tâches scolaires, composantes du métier d’élève :

- L’énoncé, l'ordre donné

- L'accomplissement de la tâche

- La relecture, la validation,

- La correction éventuelle

- La finalisation de l’exercice

On sait combien la non-maîtrise de ses composantes est pénalisante pour certains garçons qui vont refuser les corrections, et ne pas tenir compte de ce que signifie la finition en « bâclant » souvent leur travail scolaire.

Cette attitude va les gêner toute leur scolarité. Conséquences : des difficultés grandissantes pour les garçons dans toutes les formations où la maîtrise de la langue et de l'écrit est fondamentale.

Toutes les statistiques montrent que les filles durant leur scolarité lisent plus vite et mieux que les garçons, redoublent beaucoup moins qu’eux à tous les niveaux du système éducatif, échouent moins dans l’obtention de qualifications, ont plus de mentions à tous les examens et diplômes, du second degré comme du supérieur.

Des chiffres illustrent très bien cette situation : On parle toujours de 20% d'une classe d'âge ne maîtrisant pas les fondamentaux de la lecture en fin de CM2. Il s'agit de 32% des garçons de leur génération et de 8% des filles ! Pourquoi cet écart n'est-il jamais évoqué ? On parle d'élèves et jamais de filles, de garçons.

Concernant l'accès au baccalauréat général, en 25 ans la France a subi une mutation profonde. Le baccalauréat général est aujourd'hui très majoritairement le baccalauréat des filles, alors que les baccalauréats des garçons sont les baccalauréats professionnels et technologiques. Résultat : Il y a 25 ans réussissaient à obtenir un diplôme du supérieur, 32% des filles d'une génération et 33% des garçons. Depuis, le pourcentage de garçons obtenant un diplôme du supérieur a stagné et il est actuellement de 39% d'une génération alors que pour les filles la part est passée de 32% à 53% ! Lorsqu'on publie les statistiques d'absence de réussite dans le supérieur, on oublie toujours de les indiquer suivant le sexe.

Plutôt que des explications sociologiques, peut-être faudrait-il comme le Canada, la Suède ou la Finlande par exemple,

considérer le sexe de l'élève comme un élément à prendre en compte pour une différenciation pédagogique dans le domaine de l'apprentissage de la lecture ou de l'écriture. On éviterait les résultats catastrophiques qui sont les nôtres dans ce domaine dus essentiellement si l'on regarde de près les résultats français à ceux de nos garçons.

Les comportements sont différents à l'école. Et on observe que les garçons en échec scolaire viennent d'abord des milieux populaires. Est-ce que les processus sociaux et le contexte historique et social peut influer sur les trajectoires scolaires des filles et des garçons ?

Il faut d'abord dire que les différences de réussite filles/garçons touchent tous les milieux sociaux. C'est ce qui explique qu'un certain nombre de pays ont mis le sexe parmi les facteurs nécessitant une pédagogie différenciée, ce que n'a jamais fait la France qui considère toujours qu'il y a des élèves et pas des filles et des garçons.

 

On peut trouver trois grands types d'explications à cet écart qui ne cesse de grandir en France.

 

Trois fractures apparaissent dans le cadre de leur scolarité entre filles et garçons :

 

Le rapport à la tache scolaire, comme nous l'avons vu plus haut. Dans le cadre de son mémoire de DHEPS (Diplôme des Hautes Etudes des Pratiques Sociales) intitulé « Une innovation menacée ? La mixité scolaire », Mme Céline Guérin a travaillé sur la tâche scolaire des élèves de lycée à partir des cinq moments repérés ci-dessus :

« Il s’est avéré qu’en fin d’année toutes les filles avaient intégré les cinq étapes alors que seulement 30% des garçons allaient jusqu’à la troisième étape. J’ai réalisé un sondage auprès de garçons en échec ou largement en-dessous de leurs capacités de deux classes de seconde. Ils ont tous déclaré s’arrêter à la deuxième étape. Ce sont précisément ceux qui ne rédigent pas leurs exercices, qui se scandalisent de ne pas avoir tous les points bien que leur résultat soit juste, et qui ne notent pas la correction des exercices en classe si on ne les oblige pas, persuadés que cela ne sert à rien. Cette expérience m’a conduite à mener une enquête à propos des cinq moments de la tâche scolaire auprès de sept classes de lycée. Les filles sont trois fois plus nombreuses que les garçons à effectuer les cinq moments de la tâche scolaire. 78% des garçons ne vérifient pas et (ou) ne corrigent pas. »

 

La sortie de l’enfance, un moment décisif dans la construction de la personnalité du jeune. L’absence de « rites de passage » à ce moment pèse plus sur les garçons que sur les filles et ce, encore  plus, dans les milieux ou les familles où peut se vivre une certaine « crise d’identité ». 

 

L’élève, notamment le garçon, était le « patron » de la cour et des divers espaces de l’école primaire qu’il maîtrisait bien. Il va se retrouver au collège dans un espace dont il ne possède pas toutes les clés, ce qui génère une certaine angoisse. En CM2, le ou la jeune était le « grand » ou la « grande » de l’école. Il se retrouve en 6e, le petit dernier avec des élèves qu’il juge « beaucoup plus âgés » et « peu accueillants ». 

 

Dans la construction de sa personnalité, le jeune, spécifiquement le garçon, parce qu’il vit moins dans son corps le passage à l’âge adulte que les filles qui lorsqu’elles sont réglées savent qu’elles peuvent potentiellement être mère, a toujours eu besoin de rites d’initiation, de transmission et d’intégration pour se ne plus se vivre comme un enfant. Ceux-ci ont été longtemps religieux.

 

Il est donc indispensable de faire comprendre, notamment aux garçons qu’ils sont « sortis » de l’enfance, sinon, comme les montrent les travaux de Sylvie Ayra dans « La fabrique des garçons », ils chercheront un rite initiatique de sortie de l’enfance par d’autres moyens, notamment la désobéissance…

 

Une enquête sur les sanctions au collège menée par Sylvie Ayral a montré  que plus de 80% des violences en collège étaient le fait de garçons ce qui l’a amenée à penser « que pour les garçons la sanction est un véritable rite de passage qui permet à l’heure de la construction de l’identité sexuée, d’affirmer  avec force sa virilité, d’afficher les stéréotypes de la masculinité, de montrer que l’on ose défier l’autorité ». « Dans treize collèges enquêtés récemment, aux caractéristiques socioscolaires très différentes, les garçons représentent de 74% à 89% des élèves punis et de 85,2% à 100% des élèves sanctionnés pour violence physique. Pourquoi cette surreprésentation masculine n’attire-t-elle pas l’attention des équipes éducatives alors que le ministère de l’Education nationale réaffirme à chaque rentrée scolaire le principe de l’égalité des sexes et que les effets négatifs des punitions données de manière excessive sont démontrés depuis longtemps ? »   

 

En effet, transgresser, c’est pour l’adolescent le moyen, une manière de prospecter les limites, de les tester, de se mesurer aux interdits. Il est donc important que l’adulte ne se laisse pas prendre à ce jeu de transgression qu’expérimente l’adolescent. Il ne s’agit pas d’être laxiste, mais de travailler  sur les limites et les régulations possibles.

 

L’identification avec des adultes référents. La Commission Européenne souligne dans son rapport concernant la France les difficultés des campagnes menées pour établir une égalité dans l’orientation des filles et des garçons : « Le point faible des mesures actuelles réside dans le fait qu’elles se concentrent essentiellement sur les filles. Ainsi, alors que l’intérêt des filles pour la technologie suscite beaucoup d’attention, on s’intéresse moins aux garçons et à leur éventuel accès aux professions liées aux soins (…)  Les initiatives d’orientation sensibles à la dimension de genre ont tendance à cibler plus souvent les filles que les garçons. »

 

Les professions qui interviennent autour de l’enfance et de l’adolescence, comme celle qui sont en prise avec le quotidien de la population, se sont en vingtaine d’années massivement féminisées. 

 

Notre société doit s’interroger sur le fait qu’aujourd’hui, entre 2 et 18 ans, les jeunes vont ne rencontrer pour travailler avec eux que des femmes : professeurs (80,3% de femmes dans le premier degré ; 57,2% de femmes dans le second degré, BTS et classes prépas inclus), chefs d’établissements, assistantes sociales, infirmières, avocats, juges, médecins généralistes, employées de préfecture ou de mairie, voire juges, tous ces métiers sont de manière écrasante féminins.

 

Les filles ont donc durant leur cursus scolaire et leur adolescence, présentes devant elles, des semblables, femmes référentes, auxquelles elles peuvent sans peine s’identifier, ce qui pour une bonne part expliquent également qu’elles souhaitent, leurs études réussies, rejoindre ces métiers qu’elles jugent valorisants.

 

On peut en effet, penser que les filles se dirigent plus spontanément à la fin de leurs études vers des métiers qu’elles rencontrent pendant leur scolarité, avec lesquelles elles peuvent  s’identifier, dont elles ont pu faire d’une certaine manière des modèles des personnes qui les exercent. Les jeunes filles construisent donc souvent un cursus scolaire adapté au métier choisi ce qui leur permet de réussir, mais il ne faut pas mettre de côté le fait que cette identification peut éventuellement freiner leurs ambitions.

 

On peut dire aujourd’hui que quasiment la totalité des professions féminisées sont des métiers visibles présents dans le quotidien et dans l’environnement des lieux d’habitation, alors que la majorité des métiers masculins sont souvent des métiers invisibles situés loin des territoires d’habitations.

 

Certes, il reste les pompiers et les policiers, mais ceux-ci ont perdu de leur prestige.

 

Il y a un vrai risque pour notre société de voir une division du travail entre des métiers travaillant sur l’humain et la vie quotidienne très massivement féminisés et des métiers « techniques » ou financiers « réservés » au monde masculin.

 

Quelles sont les pistes à explorer pour "sauver les garçons" pour reprendre le titre d'un de vos ouvrages ?

Trois chantiers me semblent prioritaires:

- S'attaquer aux spécificités de l'échec scolaire précoce dans le domaine de la lecture. 

Un rapport européen indique que "plusieurs pays ont élaboré des programmes spéciaux en vue d’améliorer les compétences des garçons en lecture. Dans la communauté flamande de Belgique, en Irlande, au Royaume-Uni, en Suède, en Finlande, notamment, sont identifiés des objectifs de réduire l’échec scolaire chez les garçons comme une priorité politique."

Sans aller jusqu'à la différenciation canadienne qui propose des méthodes et manuels de lecture différenciée dans ses différentes provinces pour améliorer la réussite de tous, la question de la mise en œuvre d'une pédagogie différenciée de l'apprentissage de la lecture doit être posée.

Il faut démarrer la différenciation pédagogique dès le début de la scolarité dans les sections de maternelle. L’analyse des faits montre en effet que la négation des différences sexuées est préjudiciable à la lutte contre l’échec scolaire, tout particulièrement pour les garçons. Pourquoi pas, comme en Suède, des actions spécifiques en direction des pères et des garçons comme le projet existant dans ce pays " Lis-moi quelque chose, Papa!"

- Travailler sur un rite de passage de "la sortie de l'enfance"

Il convient donc de prendre conscience que pèse donc plus sur les garçons que sur les filles la disparition de tous rituels d’intégration sociaux à un moment donné de leur vie et le flou régnant entre 16 et 25 ans autour de l’entrée dans l’âge adulte.

Si l’on veut éviter que le groupe, la bande, la communauté ne soit le seul élément initiatique repérable, il faut rétablir des rituels d’intégration sociale, par exemple :

– pour marquer la sortie de l’enfance et l’entrée dans l’ère de la responsabilisation (13 ans est juridiquement, en France, ce moment)

– pour marquer l’entrée dans l’âge adulte, les établissements scolaires, les centres d’apprentissage, les mairies doivent organiser des cérémonies pour marquer ce moment décisif de rupture que représente « être majeur » avec les droits et obligations que cela représente

Marquer le moment de l’entrée du jeune dans la responsabilité partagée, à partir de ces 13 ans, peut dans le collège être mis en relation avec le fait qu’à partir de son entrée en 5e, il devient électeur et éligible dans toutes les instances de l’établissement de la commission permanente au conseil de discipline… preuve de la reconnaissance de ses responsabilités accrues à compter de cet âge, ce qui ne dispense pas de préciser qu’entre 13 ans et 18 ans, « responsabilité partagée » ne veut pas dire « totale autonomie », mais que les parents gardent une place fondamentale aux côtés du jeune quittant l’enfance.

Il serait d’ailleurs souhaitable que les programmes d’éducation civique et morale de collège abordent la question de la place des parents dans le cadre de la construction de l’autonomie du jeune.

« Sortir de l’enfance », entrer dans l’adolescence, être mineur entre 13 et 18 ans, implique de découvrir ses limites pour connaître ce que signifie le « risque ».

- Une politique d'orientation pour tous et toutes

Comme l’a souligné, dans son rapport de 2010, la Commission européenne : « Alors que l’intérêt des filles pour la technologie suscite beaucoup d’attention, on s’intéresse moins aux garçons et à leur éventuel accès aux professions liées aux soins., au droit, à l'enseignement[…] Les initiatives d’orientation sensibles à la dimension de genre ont tendance à cibler plus souvent les filles que les garçons. » La longue indifférence en France à l’influence du genre dans la détermination des projets scolaires a occulté toute réfl exion sur le fait que les garçons ont également des choix sexués et désertent certaines filières.

Construire une politique d’égalité dans le domaine de l’orientation, cela signifie clairement mener autant d’actions en direction des garçons que des filles. Prenons garde aux discours « tout faits » qui nous disent que les filles, à l’inverse des garçons, vont sur des secteurs d’emplois moins « porteurs »…

C’est oublier qu’aujourd’hui les filles sont, en terme de flux annuel de diplômées, majoritaires dans des secteurs comme la médecine, la chirurgie, les dentistes, les vétérinaires, la pharmacie, la magistrature, l’architecture, les conservateurs du patrimoine, etc. Cela implique de prévoir très tôt dans la scolarité, peut- être dès le CM2 ou la 6e des présentations de métiers par des personnes qui permettent aux filles comme aux garçons de s’identifier avec elles.

Présenter des magistrats masculins aux garçons pour leur montrer que ce métier à haute responsabilité est valorisant et les concerne (il faut se dépêcher, car déjà dans certains tribunaux de début de carrière, à la rentrée 2018 avec les départs en retraite d’une génération, il n’y aura plus aucun homme magistrat) comme des médecins masculins  ou des vétérinaires masculins …


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Source : http://www.atlantico.fr/decryptage/echec-scolaire-comment-garcons-sont-trop-souvent-sacrifies-ecole-jean-louis-auduc-3200645.html

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